Nadja – Lettres à André Breton

Dès les premières lignes de Nadja, André Breton se demande qui il hante. Son héroïne, devenue mythique grâce à son livre, connaît depuis l’été caniculaire de 2026 une sorte de consécration éditoriale : ses lettres à son « André chéri » ont paru sous une forme quasi luxueuse. Gallimard leur a offert, pour l’édition courante, une couverture cartonnée, ce que n’ont pas mérité les lettres de Breton à Simone Kahn, Jacques Doucet, Benjamin Péret, Paul Éluard, et un format inhabituel (17,5 x 22 cm). Pour être complet, ajoutons quatre-vingts exemplaires numérotés de l’édition dite originale et dix exemplaires hors commerce.

Est-ce pour célébrer, sans le signaler, le centenaire de leur rencontre le 4 octobre 1926 ? Léona Delcourt (le vrai patronyme de Nadja) n’aurait jamais imaginé un destin posthume aussi glorieux. Le hic, car il y en a un, est que cette édition a été confiée à Olivier Wagner, archiviste paléographe, conservateur de bibliothèque, œuvrant au département des manuscrits de la BnF. Glissons sur sa préface puisque elle nous présente mensongèrement ces lettres comme « publiées pour la première fois » alors qu’elles l’ont déjà été par le Hollandais Her de Vries dans ses éditions Labyrint, avec beaucoup de pertinence dans ses commentaires. Sans parler des lettres essaimées dans Nadja, un itinéraire surréaliste (Gallimard 2022) ni du site andrebreton.fr où la plupart sont visibles. On n’aurait garde d’oublier l’ultime, citée par Marguerite Bonnet dans sa notice sur le livre de Breton dans la Pléiade (p. 1513). De surcroît, Olivier Wagner, précédemment éditeur avec Jacqueline Chénieux-Gendron du fac-simile manuscrit de Nadja, n’éprouve pas pour André Breton ce qui s’appelle de l’admiration, même s’il le déclare « grand poète » dès les premières lignes de sa présentation. Glissons également sur les comptes rendus journalistiques parus ici et là (Libération, Télérama, etc.) et occupons-nous des lettres elles-mêmes (que n’en eût pas dit Annie Le Brun ?).

La foudre de l’amour s’est abattue sur Léona. Cinq jours après sa rencontre avec Breton, elle éprouve « bien des choses » à dire à celui à qui elle appartient d’emblée si intensément qu’elle lui demande « pourquoi m’as-tu pris mes yeux ? » On ne peut s’empêcher de penser immédiatement aux « yeux de fougère » qui n’apparaîtront que dans l’édition « revue et corrigée » de 1963 du livre qui porte son nom. Suivent en totalité les lettres éperdues de Nadja à celui qu’elle appelle « André », « Mon André », « Mon aimé », « Mon chéri », « Mon feu ». L’éditeur a cru bon de publier les brouillons de ces lettres (Christiane Lacôte-Destribats en avait déjà publié une dans son Passage par Nadja, 2015) : pour qu’on y découvre quoi ? Que cet amour débordant a entraîné Nadja dans la folie ou qu’il en procédait ? Ces protestations d’amour réitérées à longueur de lettres finissent par gêner. On ressent non une lassitude, mais l’impression de pénétrer dans une intimité qui n’appartient qu’aux protagonistes. « La vraie Nadja » (l’expression est de Breton dans son livre) reste insaisissable. Et malgré tout l’intérêt qu’on porte, qu’on a pu porter à cette histoire décidément fulgurante, à la fascination qu’elle continue d’exercer depuis près d’un siècle, on se sent pris en flagrant délit de curiosité malsaine et on referme le livre.

Mais non sans avoir regardé les dessins. Les différentes éditions du livre de Breton en comportent une dizaine, excellemment reproduits. La légendaire Fleur des amants fait ici l’ouverture, privée toutefois du commentaire manuscrit qu’en a fait Breton sur la feuille sur laquelle il a collé la première version du dessin : on apprend, grâce au travail d’Her de Vries, qu’il a été exécuté sur la nappe de restaurant où se trouvaient Breton et Nadja. Une esquisse de cette fleur est reproduite p. 103, avec la signature de Nadja en bas. Elle figure également dans le fascicule d’Her de Vries, qui la fait accompagner d’une identique mais avec la signature en haut. “L’enchantement” (en couleurs) signé Nadja a été reproduit non seulement par de Vries mais avant lui dans le catalogue de l’exposition La Révolution surréaliste au Centre Pompidou (printemps 2002). La carte postale du musée Rodin reprenant La main de Dieu du sculpteur est complétée par un commentaire déjà publié dans Nadja, un itinéraire surréaliste. Je pourrais aussi mentionner que l’autoportrait de Nadja était inédit quand Etienne-Alain Hubert et Philippe Bernier l’ont publié dans leur étude (éditions Bréal, 2002). Etc. etc.

Nous n’avons plus le cœur à poursuivre ces dénonciations, dont on ne voudrait pas accabler les éventuels acquéreurs des Lettres de Nadja. Car les dessins sont reproduits  presque tous en pleine page. Le portrait de Breton décrit par lui dans son livre (p. 140 de l’éd. Folio, p. 721 de l’éd. Pléiade) se trouve ici reproduit effectivement pour la première fois (p. 121).  Cela justifie peut-être les 22 € de l’achat…

(François-René Simon, 7 septembre 2026)

NB La regrettée comédienne Christine Boisson a tourné dans le court-métrage Rue Fontaine de Philippe Garrel en 1984 ; en 1991 elle a prêté sa voix pour lire des extraits de Nadja.

Sur Nadja, Lettres à André Breton, Gallimard, août 2026.