Je me souviens des premières rencontres, rue Alphonse de Witte à Bruxelles, au mitan des années 90. Je commençais l’aventure d’Infosurr et mes projets d’édition (c’étaient alors les « Archipels du surréalisme » et « Libre espace » aux éditions Syllepse). Édouard Jaguer m’avait demandé d’aller rencontre un autre « pilier » du mouvement Phases, Jacques Lacomblez à Bruxelles, pour lui demander son avis sur ce projet de bulletin d’information sur le surréalisme et ses (très) larges alentours qui m’animait. Et selon Jaguer, nous avions plein de choses à partager.
Au final, j’ai eu de Jacques son avis, son soutien, son partage, même si nous nous faisions un point d’honneur d’aborder tous les sujets à controverses entre nous – et il y en avait quelques-uns. Pourtant cela avait mal commencé. Á la première invitation à dîner chez lui, il y a eu un énorme loupé. Comme tout bon Français, je considérais le dîner comme étant le repas du soir et non le déjeuner. Invité à dîner, je suis venu le soir alors qu’il m’attendait à midi ! Á l’époque les téléphones portables n’existaient pas. Nous en rigolions parfois.
Car nous avions fini par régler les problèmes linguistiques (et par manger ensemble) et depuis un fil ininterrompu de discussions s’est construit naturellement. Nous avions de solides points d’accroche. L’exigence commune de considérer le surréalisme non comme une esthétique mais comme une éthique nous a de suite réuni. Paradoxalement (quoique…), je garde surtout souvenir des conversations autres que celles sur le surréalisme – la politique, bien sûr. Ce fut un domaine dans lequel nos perceptions du marxisme étaient divergentes mais non opposées. D’une fréquentation laxiste des jeunesses communistes staliniennes, il s’était arrimé sur le rivage de l’ultra-gauche conseilliste – ce qui pour mes schémas trotskystes avait du mal à passer.
Mais Jacques se faisait une morale de ne jamais être que d’un seul domaine ou d’un seul intérêt. Il fut le premier à me certifier qu’on pouvait se déclarer surréaliste et vanter les mérites d’Astérix dont une collection complète traînait chez lui. Nous pouvions passer brutalement des comparaisons des analyses marxistes de Bordiga et de Pannekoek aux charmes complexes de la poésie soufie, des méandres d’une certaine recherche ésotérique aux gros éclats de rire de certains surréalistes belges. Des noms revenaient systématiquement, Mallarmé, Marx, Breton et quelques autres. Avant même que cela soit à la mode, il s’était intéressé à ce que l’Alchimie pouvait apporter à la compréhension du monde – mais sans jamais oublier que la lutte des classes existait et existe encore.
Il racontait à merveille, ne se trompant que très rarement sur les dates et les lieux, sur son histoire, ses rencontres avec André Breton, sa médiation pour faire s’allier le groupe surréaliste français avec le mouvement Phases de Jaguer, la rupture entre ces deux groupes, les relations complexes entre Paris et Bruxelles, entre lui et le couple Jaguer et en particulier avec Simone, l’éloignement – non la rupture, comme il prenait un malin plaisir à rectifier – de la quasi-totalité des participants belges avec Phases pendant une dizaine d’années, les retrouvailles sur le principe que « ce qui nous rassemble est plus important que ce qui nous oppose ». Qu’il soit à Bruxelles lui permettait d’avoir un rôle d’observateur – engagé et revendiqué comme tel – sur le maelström parisien autour des groupes se revendiquant du surréalisme, du mouvement Phases ou d’autres expériences plus ou moins avant-gardistes.
Il faut parler de l’artiste (pour ne pas écrire vulgairement le peintre). Il se considérait plus comme un artisan peintre calculant le prix de ses toiles en fonction d’un coût horaire qu’un artiste suivant les côtés des galeries et du marché. Il faut parler du poète au verbe précis et profond. D’autres en ont parlé et en parleront beaucoup mieux que moi. Et puis, il y a l’ouvrage collectif que nous – amis comme admirateurs – avons fait sur son itinéraire et son œuvre, Un jardin universel. Jacques s’en est tenu à l’écart même si l’entreprise ne se voulait surtout pas commémorative. Mais il n’a pas pu s’empêcher d’en trouver le titre, symbole de son ouverture au monde, et d’en rectifier des erreurs factuelles.
Il en a fallu de la persévérance pour continuer à garder une hauteur de vie face au « réseau de cancans et d’intrigues » (expression que Breton lui avait soufflée) qui tournait autour de lui ou des héritages du surréalisme et de Phases. C’est cette persévérance qui me vient à l’esprit quand il s’agit d’écrire sur Jacques à brûle-pourpoint après son départ. Il a tenu 92 ans et il a tenu en surréaliste intégral, marxiste hétérodoxe, manipulateur de formes et de mots enluminés de ses beautés intérieures, même s’il les cachait derrière la fumée de ses cigarettes qu’il s’obstina à consommer jusqu’à sa fin.
Correspondances, conversations et témoignages écrits, enregistrements sonores et vidéos, les documents que Jacques a tenu à laisser ne manquent pas. Il en a beaucoup distribué, j’ai encore les deux grosses enveloppes qu’il me donna, avec toute la correspondance sur la rupture entre Breton et Jaguer et sur son propre éloignement avec celui-ci, les deux affaires qui l’ont marqué plus qu’il ne le prétendait. Il y aurait de quoi remettre certaines pendules à l’heure et de quoi ranger au placard certaines coteries.
En plus de son œuvre, la présence de Jacques restera et doit rester aussi comme un garant de ce qui a été. Les histoires du surréalisme d’après-guerre, du surréalisme tout court, du mouvement Phases comme de l’avant-garde bruxelloise – pour ne citer que quelques domaines évidents – ne pourront se faire qu’avec la prise en compte des traces laissés par Jacques.
C’était un vrai plaisir de le compter parmi les indispensables amis et soutiens d’Infosurr, ce qui n’empêchait pas les désaccords. Je l’appelais encore récemment pour avoir un avis sur telle œuvre ou telle analyse – même si je pouvais parfois ne pas être convaincu, ses arguments étaient à prendre en compte. Je l’appelais aussi pour discuter de la vie comme elle va. Jacques avait un grand art ET de l’amitié ET de la conversation. Il a fait beaucoup pour qu’Infosurr persiste. Face à mes incertitudes, mes doutes, mes envies de « lâchez tout » quand des amis préféraient aller ailleurs, quand les polémiques enflaient, Jacques savait, dépassant ses propres intérêts, aller à l’essentiel, à ce qui doit continuer à exister. C’était sa grandeur et elle servira de carburant pour continuer l’aventure d’Infosurr.
Richard Walter, 29 juin 2026
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