Merci, ami

Les mots sont fréquemment impuissants à exprimer la violence de l’annonce de la mort d’un ami, l’amputation d’une part de soi, d’une amitié qu’aucune prothèse ne remplacera jamais. Entre les banalités et l’impudeur de parler de soi plus que du défunt, la voie est étroite, grand le risque d’y trébucher. Et ce n’est pas encore le moment d’amples développements consacrés à Jacques.

Évoquer la rencontre, notion chère à Jacques, est peut-être une voie moins éprouvante pour dire l’intensité d’une relation, bien que très vite notre rencontre ait été sous le signe d’une disparation. Nous nous étions parfois croisés dans des vernissages, sans nous souvenir lesquels. Il n’y a pas de hasard, aimait paraphraser Jacques ; sans doute notre moment n’était-il pas encore venu. Il faillit survenir au cours d’un vernissage à la galerie Quadri en 2014, mais nous avons dû renoncer à la longue conversation qui s’annonçait et laisser Jacques à ses obligations. Plus tard, nous avons su que nous aurions pu retrouver quelques anciennes connaissances…

Nous nous sommes rapprochés véritablement plusieurs années plus tard, d’abord par des courriers et des appels téléphoniques de plus en plus fréquents, par l’envoi d’un ouvrage consacré au travail d’Anne-Marie Castelain, décédée en 2019, et plus particulièrement avec un échange posthume d’aquarelles, par mon intermédiaire, entre Anne-Marie et Jacques. Dès lors, nous ne nous sommes plus quittés, j’allais le voir plusieurs fois par an, nous nous téléphonions plusieurs fois par semaine, voire, exceptionnellement, par jour.

Nous parlions évidemment de tout ce qui passionnait Jacques, du romantisme allemand et de Mallarmé à Morton Feldman, du conseillisme ou des Cathares, mais, ces dernières années, ses problèmes de santé se sont considérablement dégradés et Jacques a frôlé la mort. Les propos changèrent alors : il y a encore un an, Jacques pouvait dire « Je n’ai pas peur de mourir, mais de perdre la vie qui me reste » ; plus récemment, de grandes phases d’angoisse, ou même d’espoir d’en finir pour être enfin soulagé, se sont succédé. Désormais, ses amis exprimaient aussi leur crainte quant à l’avenir de Jacques.

Comme d’autres, je savais l’issue maintenant inéluctable, certainement proche, mais nous faisions toujours des projets, nous voulions y croire. Nous ne nous contredisions pas : nous formulions des paroles magiques pour retarder l’ultime épreuve. Ainsi s’exprimait le pouvoir de l’amitié.

La pensée de Jacques englobait notamment la diversité des conceptions sociales et politiques comme des expressions artistiques. Encyclopédiste de son temps, il n’imitait pas Novalis mais appréhendait son projet dans le monde présent de sa vie, ce qui l’amenait également à fréquenter, voire aimer, des personnes très différentes qui ne se connaissaient pas nécessairement toutes entre elles. D’où, parfois, des incompréhensions et des malentendus. Non, chacun n’était pas l’ami unique, exclusif, de Jacques. Pour lui, comme pour ceux qui l’acceptaient, cette attitude pouvait être, au contraire, une richesse, l’esquisse d’une communauté d’échange et de transmission incompatible avec une assemblée de disciples soumis à un Maître. Jacques refusait de parvenir, il revendiquait une vie de création, allergique aux facilités, indifférent aux conventions et aux honneurs. Faut-il préciser que Jacques savait reconnaître les courtisans et les visiteurs motivés par leur propre carrière.

Jacques était une voix indocile, refusant de spéculer sur lui-même, sa liberté de penser était déconcertante, imprévisible. Des rencontres n’eurent jamais lieu. Ainsi, entre Jacques et Raoul Vaneigem, son lointain condisciple d’athénée, décédé quelques semaines après lui, certaines convergences semblaient évidentes malgré de nombreuses différences, pourtant ils ne se revirent jamais. Par contre, alors que le départ de Jacques fut salué par un assourdissant silence médiatique, Vaneigem fut encensé par tous les médias qu’il honnissait ! A croire que le plus subversif, à la pensée la plus originale, n’était peut-être pas celui qui s’affichait comme tel…

Ainsi était Jacques : plus voyageur immobile qu’agitateur exubérant, il ne jouait pas un rôle, il n’était pas en représentation. Il pouvait même exiger le silence.

Jacques ne pouvait vivre sans musique, dont il avait une immense connaissance aussi subtile que tranchée. Son ultime rencontre avec ses amis s’est achevée par l’écoute de Siegfried Idyll, de Wagner, hymne à la vie, célébration de l’amour sans lequel il n’imaginait pas d’existence possible.

Jacques n’est plus, sa pensée ne s’est pas éteinte pour autant. Le dialogue n’est pas rompu, la rencontre peut et doit se prolonger. Jacques, tu restes avec nous comme Novalis t’a accompagné durant toute ta vie.

Merci, Jacques, pour ce que tu as été,

Merci, ami.

Jean-Pierre Castelain, nuit du 4 août 2026

Autres hommages à Jacques Lacomblez