Kassel 22.12.1937 – Berlin 16.6.2022
« N’attendez pas de moi que j’évoque avec nostalgie la beauté du surréalisme à ses débuts ou de la force révolutionnaire de l’école de Francfort du temps où elle n’avait pas encore abandonné la Zeitschrift für Sozialforschung [Revue de la Recherche Sociale éditée par l’Institut du même nom]. Je voudrais au contraire poser la question de leur actualité : me demander ce que valent encore ces deux mouvements que l’on dit morts.
[…] Je voudrais aujourd’hui poser la question de savoir si le surréalisme n’était pas justement – et n’est pas toujours – la pratique qui convient à la théorie critique – quelles que puissent avoir été les attentes de ses partisans –, et si, inversement, la théorie critique n’était pas justement – et n’est pas toujours – cette théorie visée par la pratique surréelle. »
L’audace de cette hypothèse d’Elisabeth Lenk, lancée dans son discours « Théorie critique et pratique surréelle » pour la conférence franco-allemande « Art et subversion – Héritage du surréalisme et de la théorie critique » à l’Université de Francfort en 1996 (édité dans un dossier par la revue Agone n° 20 (1998), s’appuyait sur une longue démarche de réflexions et d’écritures, accompagnées et encouragées dès ses débuts par les représentants importants de ces deux courants qui ont marqué le 20e siècle, Theodor Adorno et André Breton. Mais cette piste fut poursuivie finalement seule. Ni en France ni en Allemagne les travaux de Lenk n’ont trouvés une réception adéquate. Ses grands textes sur Breton, le surréalisme et les forces vitales du rêve et de l’inconscient n’ont pas trouvés de traductions en français. En Allemagne ils n’ont pas été réédités depuis les années 1970/1980. C’est seulement récemment, en décembre 2025, que le Centre Marc Bloch à Berlin a pris l’initiative d’un workshop autour de son œuvre. L’éditeur Verlag Matthes und Seitz a décidé d’éditer bientôt un recueil des écrits de Lenk sous le titre Kritische Schriften [Écrits critiques].
Pour comprendre cet « oubli » il faut situer le parcours solitaire d’Elisabeth dans le « no-man’s-land » intellectuel qui existait entre France et Allemagne En Allemagne, l’apparition d’un genre de « nouveaux rationalistes », après l’expérience de délires pseudo-romantiques du nazisme, reprocha aux Français un penchant « irrationaliste » (en première ligne du front : Jürgen Habermas). Dans ce contexte le surréalisme n’avait que peu de chances des deux côtés du Rhin : après le verrouillage de la terreur fasciste, le soupçon généralisé d’irrationalisme d’après-guerre a empêché de faire la connaissance du surréalisme en Allemagne, tandis qu’en France il était déjà enterré comme un courant dépassé, tout juste digne d’une survie muséale.
La jeune Elisabeth, étudiante en sociologie à Francfort, s’engage d’abord dans le SDS, Sozialistischer Deutscher Studentenbund [Union socialiste d’étudiants allemands]. En 1962 elle prononce le « discours inaugural » [Grundsatzreferat] au 17e congrès du SDS, le premier comme organisation indépendante, car il a été exclu en 1961 du SPD, le parti social-démocrate d’Allemagne, alors qu’il était organisation étudiante de celui-ci. Elle y lance un plaidoyer passionné pour un travail théorique de fond. Les critiques venant de l’organisation adversaire, les étudiants chrétien-démocrates, voyaient dans cette orientation la tentative d’imposer au SDS une « ligne Adorno », même si l’école de Francfort n’était pas à cette époque ni dans le discours de Lenk ni dans le SDS en général une référence principale.
En 1963, Elisabeth trouve un nouveau cadre pour son travail théorique personnel à Paris. Avec l’accord et le soutien d’Adorno, son directeur de thèse, elle s’installe dans cette ville pour préparer une thèse, d’abord en envisageant un thème sur la sociologie française (Émile Durkheim) mais très vite en changeant son sujet pour le porter sur le surréalisme, orientation acceptée par Adorno,. Celui-ci lui avait donné des cartes de visite, accompagnées de recommandations, des fondateurs de la sociologie française, Lucien Goldmann, Jean Stoetzel, Georges Friedmann, Raymond Aron, ainsi qu’une liste de quelques-uns de ses contacts des années 30, Roger Callois, Georges Bataille, Pierre Klossowski.
Elisabeth était pourtant plus attirée par le groupe surréaliste autour de Breton, dont elle avait eu connaissance par son implication dans un réseau de soutien aux déserteurs français de la guerre d’Algérie, réseau monté par le SDS en Allemagne. Pour Breton cette cause commune le motive à inviter Elisabeth, après un premier contact, aux réunions quotidiennes du groupe au café de la Promenade de Vénus. Comme membre du groupe elle apparait, pour la première fois, en 1964 dans le n° 6 de La Brèche, avec une critique acerbe du prestige dont jouit le philosophe Martin Heidegger en France (« L’Être caché »), en regard de ses sympathies avérées avec le nazisme : « S’agissait-il de l’erreur passagère d’un grand philosophe ou de la faillite d’une philosophie ? » La réponse de Lenk est catégorique : son positionnement en faveur du nazisme n’était pas une faute morale mais une conséquence de la déraison de son « nouveau langage », dont il se réclame encore dans l’après-guerre. C’est un langage fumeux qu’Elisabeth appelle, suivant Adorno, « une excroissance parasitaire de la langue allemande ». C’est à cause d’une affinité profonde qu’Heidegger en 1933, « avec la sûreté d’un somnambule, se mis d’emblée dans le ton nazi, tout en restant fidèle aux catégories de sa philosophie. »
Tandis qu’en Allemagne Heidegger a continué de profiter d’une respectabilité peu contestée, le surréalisme n’y avait rencontré que peu de résonances. En 1966 se tiennent, avec la participation de certains du groupe surréaliste, les « Entretiens sur le surréalisme », dans le cadre des « Décades du Centre culturel international » de Cérisy-la-Salle. Elisabeth y participe avec une contribution sur les raison qui pourraient expliquer selon elle le peu d’influence du surréalisme en Allemagne. Elle cite comme symptomatique une attaque récente de Hans Magnus Enzensberger contre les avant-gardes artistiques en général et le surréalisme en particulier : « …c’est la réaction contre le fascisme qui entraîne une réaction contre le romantisme et tout ce qu’il comporte de poétique. »
Les implications d’Elisabeth dans le groupe surréaliste nourrissent un travail intensif sur sa thèse de plus en plus centrée autour de Breton et en particulier de ses poèmes. Pourtant jusqu’à la fin des années soixante, vivant presque en permanence à Paris, elle continue de tenir un échange épistolaire ininterrompu avec Adorno, portant sur sa thèse, mais aussi d’autres sujets qui les occupent tous les deux, comme Charles Fourier. Adorno avait proposé à Elisabeth d’écrire l’introduction d’une édition allemande de la Théorie des quatre mouvements dont il était responsable (cf. Dietrich Hoss, « Le « martyr du bonheur » et son élève. Charles Fourier dans l’échange épistolaire entre Adorno et Lenk », Cahiers Charles Fourier, n° 34, 2023). Elisabeth a publié en 2001 sa correspondance avec Adorno en ajoutant quelques-uns de ses textes importants autour de thèmes abordés (Adorno & Lenk, Briefwechsel 1962-1969, éd. Text + KritiK, 2001) Dans l’introduction de cette correspondance elle déclare que ses deux inspirateurs, Adorno et Breton, avaient peu ou prou une importance égale pour le développement de son parcours intellectuel dans ces années-là.
En 1969, la thèse d’Elisabeth était presque finie et approuvé par Adorno, mais celui-ci meurt. Elle sera publiée en 1971 (Elisabeth Lenk, Der springende Narziss. André Bretons poetischer Materialismus [Le Narcisse sautant. Le matérialisme poétique de Breton], Münich, 1971). En 2001 Elisabeth la présente comme un bilan du « temps héroïque » du surréalisme. Elisabeth se propose à partir de cet angle de vue de faire une « archéologie » des énergies enfouies dans le rêve, l’inconscient de la société. Le titre de son œuvre majeure est tout un programme : La société inconsciente – De la structure de base mimétique dans la littérature et dans le rêve (Die unbewusste Gesellschaft. Über die mimetische Grundstruktur in der Literatur und im Traum, Münich, 1983). Elle y part du constat que « le rêve ne juge pas, pour cela on l’a considéré longtemps non-critique. La modernité radicale dans la littérature libère pourtant son potentiel critique, qui réside justement dans le fait qu’il est l’expression des éléments toujours condamnés. »
Si Elisabeth pose en 1996 la question rhétorique « de savoir si le surréalisme n’était pas justement – et n’est pas toujours – la pratique qui convient à la théorie critique… », elle est loin d’une conception de la pratique comme implication dans les luttes sociales sous formes d’engagements politiques. Le surréalisme comme la théorie critique sont caractérisés par une dimension esthétique transcendant les formes établies d’une activité politique et/ou artistique. Il s’agit d’un comportement qui s’articule dans des gestes et des actes symboliques, dans des nouvelles formes d’agir collectives, qui expriment une critique radicale de l’existant, un « écart absolu » (Charles Fourier), un « grand refus » (Herbert Marcuse). Avec Theodor Adorno et Max Horkheimer, Elisabeth fait référence « à une conception développée par l’avant-garde européenne, où geste et signe sont compris comme une alternative non violente à la politique et issue de l’expérience. » (in « Théorie critique et pratique surréelle », op. cité).
1968 est considéré comme une manifestation exemplaire d’une telle pratique surréelle. Elisabeth cite comme témoin Julien Gracq quand il dit : « 1968 qui, plus qu’une révolution politique, cherchait à changer la vie selon la loi du désir, ici et maintenant – immédiatement et sans délai – et qui décontenança si fort toute la gauche institutionnelle, jusque dans son langage et ses formules, concernait, sans toujours le savoir, Breton de beaucoup plus que Sartre et surtout qu’Aragon, qui l’un et l’autre tentèrent de se faire oindre par la Sorbonne régénérée. » [Correspondances, p. 200 laquelle ?]. Ce n’est pas étonnant qu’elle s’enflamme pour l’Internationale situationniste en 1967. Cela lui valut une exclusion du groupe surréaliste par Jean Schuster –qui la réintégra après Mai 1968.
Après avoir publié sa thèse Elisabeth trouva assez vite à l’Université d’Hanovre une chaire de Professeure de Lettres modernes. Elle l’occupa de 1976 jusqu’à son éméritat en 2005. Elle gardera tout le long de sa vie un lien amical avec ses complices surréalistes de Paris, en premier lieu Annie Le Brun, mais aussi Mimi Parent, Jean Benoît, José Pierre…
—
Version étendue de l’article de Dietrich Hoss à paraitre dans le n° 179 d’Infosurr.
