Christian d’Orgeix

« Il faut repousser le rationalisme par tous les moyens. La raison, c’est la mort » [1].

Christian d’Orgeix, homme entier, intègre, luttant contre vents et marées, suivant une route étroite, peu fréquentée, toujours à la marge – de la société, cela va sans dire, mais aussi de tout groupe constitué – ce qui lui a, à de nombreuses reprises, fortement compliqué la tâche. « Hemos perdido todas las batallas, todos los días ganamos una Poesía » [2]. Homme d’un autre temps, de tous les autres temps. Sa seule modernité est dans son art, mais « c’est un privilège que de vivre en conflit avec son temps » [3].

Christian d’Orgeix, L’Androide de la reine mère, 1974

 

Ses compagnons de route les plus fidèles ont été sa femme Anne-Marie, rencontrée en 1947 à Montpellier, ses grillons patiemment élevés dans de petites boîtes, ses perruches, puis ce sera son cheval.

Sa carte d’identité prétend qu’il est né le 18 décembre 1927 à Foix dans l’Ariège, mais on peut en douter. Il avait 20 ans en 1830 quand, avec Charles Nodier à l’Arsenal, il évoquait frénétiquement Hoffmann, peut-être 30, à la Conciergerie, alors dernier serviteur de Marie-Antoinette. Au Moyen-Âge, élève d’Arnau de Vilanova, il a appris l’or et l’impureté, mais aussi guerroyé cent ans de tous côtés – avec et contre ses frères. À la fin du XIXe siècle, en Allemagne, il dessinait auprès de Klinger et, plus tard, de Kubin. Est-ce lui qui a donné à Bellmer ce goût de l’étrange ? Cet homme est un anachronisme. Un insaisissable atemporel. Peintre surréaliste disent certains. Mais, d’aucune faction, il a beaucoup pris du mouvement et beaucoup donné au mouvement sans toutefois en faire partie. Farouche d’une seule feuille.

Ce qui frappe au premier abord, c’est son élégance, tant dans les manières que dans les propos. Puis son érudition des obscurs, ses fascinations pour les merveilles oubliées. L’obscur, il l’a vécu au quotidien, partout où il a habité, dans ces ruines poussiéreuses, entoilées par l’aragne, où l’humidité favorise les développements de champignons mystérieux et surtout dessine sur les murs des messages de beauté.

Henri-Pierre Roché, l’ami de toujours de Marcel Duchamp, s’était épris de l’œuvre de d’Orgeix et la faisait connaître. « J’ai bien reçu l’objet de d’Orgeix et le regarde souvent » [4]. Il a fait une description du peintre saisissante de vérité, de poésie et de tendresse :

« Quand il était petit il fut l’ami
D’un rat qui lui prêta son air bandit
D’un flamant bleu qui lui donna sa fine allure
D’une araignée l’invitant dans sa toile
D’un cloporte qui affûta sa comprenure
Et d’un escargot qui lui enseigna
Comment on établit une coquille bien enroulée

Par la suite il s’est mis à peindre des tableaux
Maniaques, pondérés, maldorors » [5].

 Délogé du présent, expulsé trop souvent au propre et au figuré : l’errance, tant spatiale que temporelle, de d’Orgeix. « Souvent, Christian d’Orgeix regarde par la fenêtre. Il m’a aimablement communiqué la liste des quarante lieux de séjour, dans des villes, dans des campagnes, dans des montagnes même. Je suis bouleversé de cette tension vers la délocalisation de soi-même, appréciée déjà chez l’aventurier vénitien du XVIIIe siècle »[6].

***

Il en va de même avec sa peinture, alors que, en ce qui concerne ses sculptures, objets, assemblages divers, il reste « surréaliste-classique », ce que l’on peut constater avec Les Clefs de la naissance (1952), La Danseuse (1953), Poupée (1958), Le Spectre de Don Juan (1970), Princesse Clair-de-lune (1992), Le Maharal de Prague (1995), Le Dernier-né (2012) ou La Capricorne (sans date). « Mes objets sont des souvenirs esthétiques que je cristallise. Au départ, c’est une sorte de ready-made, mais en fait il s’agit plus d’une condensation de mes souvenirs ou mémoires »[7].

Dans ses tableaux, ses dessins, il explore un monde nouveau, mais qui semble inquiet et cruel. Il traverse les univers de Blake, Füssli, Böcklin, Ensor, Redon et a souvent été mis en comparaison avec Oelze et Bacon. « En mariant le golem au baroque, [il] a créé une grande fresque métamorphique [] pour réhumaniser un monde dans lequel nous sommes condamnés à vivre »[8].

La peinture de d’Orgeix est aux frontières du possible, ni abstraite qui se voudrait autoréférente (de la peinture sans sujet), ni figurative non plus, comme peuvent l’être celles de l’ingénieur Bellmer ou de Max Ernst, mais plutôt représentative, au sens où, par exemple, Yves Tanguy représente son monde onirique. Chez d’Orgeix, le monde est pourtant parfois très réel, même s’il n’est pas réaliste : on ne manque d’aucune manière le Général ou le Perroquet. Une peinture qui a su intégrer les préceptes tant du surréalisme que de l’abstraction et qui, simultanément, s’en affranchit.

« Mes peintures et mes dessins avaient pour point de départ l’automatisme et cela suffisait à les rendre éligibles pour le surréalisme. Ensuite, mon attrait pour l’ésotérisme et pour l’alchimie donnait à ma peinture une saveur particulière qu’appréciait ce mouvement. Aussi, bien que n’ayant jamais adhéré au groupe surréaliste pour des raisons personnelles, ma peinture suscitait un vif intérêt de la part des surréalistes »[9].

Les différentes matières des formes dans les tableaux de d’Orgeix sont très mystérieuses et pourtant, en même temps, on y perçoit le biologique, ou le minéral. Arturo Schwartz décrit l’originalité de sa peinture ainsi : « Avec ses couleurs, il saisit le côté le plus obscur de la lumière; avec la férocité de son dessin, proche de l’angoisse d’un Munch, prévaut toujours le mystère; avec le pouvoir dramatique de ses thèmes, il ne se départit jamais d’un rapport de ferveur entre Éros et Thanatos. D’Orgeix élabore un genre de connaissance intérieure permettant au passé et au présent de cohabiter dans un rapport complémentaire »[10]avec, à la clé, toujours une bonne dose d’humour noir.

Perfectionniste, évidemment, il ne pouvait en être autrement : « Il n’a jamais hésité à détruire une œuvre qui ne lui semblait pas à la hauteur de ses attentes. Et, pour notre malheur, sa sévérité a toujours été telle qu’un grand nombre de ses œuvres en ont été éliminées »[11].

Au commencement, habitant chez sa grand-mère à Montpellier, il va au musée copier le Portrait de Baudelaire de Courbet. Puis, à Paris en 1948, dans la dèche, il dessine sur les terrasses de café avec Bellmer qu’il avait rencontré l’année précédente dans le Midi. Et ce sera une amitié, une cohabitation et une collaboration de dix ans – d’Orgeix servant, par exemple, de « petite main » à coloriser à l’aniline les photographies de la deuxième poupée.

Parallèlement naissent des toiles impressionnantes : L’ève future (1948), Le Perce-oreille, et Le Couteau du Père de famille (1953), Nid d’autruche (1956), Trois Musiciennes (1958), Le Corset de Sarah Bernhardt (1959).

Puis, nouvelles errances, nouvelles impressions : Petrouchka et Le Perroquet (1963), Le Général et Mascarade (1964), L’androïde de la Reine Mère (1974), Laurin, le roi des nains (1977), Portrait présumé de Schopenhauer (1985).

Junichiro Tanizaki, pour expliquer aux Occidentaux l’esprit du Soleil Levant, a écrit un livre dont certains passages semblent évoquer la vie et l’art de d’Orgeix : « Non point que nous ayons une prévention a priori contre tout ce qui brille, mais à un éclat superficiel et glacé, nous avons toujours préféré les reflets profonds, un peu voilés; soit, dans les pierres naturelles aussi bien que dans les matières artificielles, ce brillant légèrement altéré, qui évoque irrésistiblement les effets du temps. « Effets du temps », voilà certes qui sonne bien, mais à dire vrai, c’est le brillant que produit la crasse des mains »[12]. C’est là un point sur lequel notre peintre a beaucoup insisté : les marques du temps, la souillure, comme un ingrédient du beau.

« Je suis pour la grâce, je suis pour le désordre, je suis pour tout ce que les gens n’aiment pas »[13].

Christian Oestreicher, août 2014.

Christian d’Orgeix, dessin, 2016

Notes :

[1] Christian d’Orgeix, communication personnelle, Anduze, le 19 juillet 2013.

[2] « Nous avons perdu toutes les batailles, tous les jours nous gagnons une Poésie ». Octavio Paz, Nuit blanche (Aux poètes André Breton et Benjamin Péret), in : D’un mot à l’autre (1962), Paris : Gallimard, 1980, pp 29-39.

[3] Cioran, De l’inconvénient d’être né, Paris : Gallimard, 1973, pp 189-190.

[4] Correspondance Marcel Duchamp – Henri-Pierre Roché 1918-1959, Genève : MAMCO (musée d’Art Moderne et Contemporain), 2012, p. 176 : lettre de Marcel Duchamp à H.-P. Roché du 25 février 1954.

[5] von Holten Ragnar & Pierre José, Christian d’Orgeix, Paris : Le Musée de Poche, 1975, p. 84.

[6] Pillet Alain-Pierre, Christian d’Orgeix, Paris : Galerie Christian Arnoux & Cordes-sur-Ciel : Maison Fonpeyrouse, 2006, p. 22.

[7] Flahutez Fabrice, Entretien avec Christian d’Orgeix dans le Jardin du Palais Royal à Paris, le 13 juin 2003, Paris : Art Présence n° 49, janvier-février-mars 2004, p. 27.

[8] Jonin Jean-Gabriel, Christian d’Orgeix, Paris : Galerie Christian Arnoux & Cordes-sur-Ciel : Maison Fonpeyrouse, 2006, p.12.

[9] Flahutez Fabrice, Entretien avec Christian d’Orgeix, op. cit. p. 26.

[10] Schwartz Arturo, Christian d’Orgeix, Milan : Adriano Parise, 2011, p. 30.

[11] Ibid. p. 30.

[12] Tanizaki Junichiro, éloge de l’ombre (1933), Paris : Publications Orientalistes de France, 1981, p. 37.

[13] Christian d’Orgeix, communication personnelle, Saint-Christol-lès-Alès, le 27 juillet 2011.