Gilles Brenta – Une liberté sans limite

Aux deux Christine

La mémorable installation du « Petit Musée Brenta » en ce même haut lieu de Gaillac en 2008 avait été l’occasion de vérifier que Gilles Brenta, collaborateur de longue date aux activités du groupe surréaliste de Belgique rassemblé autour de son ami Tom Gutt, si peu intéressé qu’il soit, prétendait-il, par la peinture elle-même (« on le voit surtout ne pas peindre », admirait Gutt ), était cependant peintre, et aussi dessinateur, collagiste, poète, éditeur, cinéaste, décorateur et créateur d’objets. Cet homme capable de tout, car il sait tout faire, travaille dans la liberté la plus absolue. Il n’hésite pas, si les circonstances l’exigent, à faire preuve du mauvais goût le plus délibérément provocant, au risque de mettre le regardeur en situation de choc. Mais il cultive également le « principe de délicatesse » avec tout ce que cela suppose de raffinement. Après s’être adonné à la brouette, il en donne aujourd’hui une nouvelle preuve avec ses variations sur le sabot.

On pourrait croire que je me moque, parce que rien n’est en apparence plus pauvre, plus terre à terre que ce morceau de bois jadis creusé dans les campagnes pour les pieds des gais laboureurs. Il n’en est rien. A l’artiste, au créateur, au poète tous les moyens sont bons pour que n’importe quel objet se transforme en merveille. Michel-Ange savait que du bloc de marbre qu’il sculptait allait naître la statue de David, et Benjamin Péret n’a –t-il pas célébré haut et fort Le Gigot, sa vie et son œuvre ?

Pour les membres de l’Oulipo, comme Noël Arnaud, l’inspiration peut naitre de la « contrainte » que l’on doit s’imposer. Pour Brenta, ami et complice d’Arnaud, la contrainte réglementaire ne serait-elle pas le modeste sabot, dont on aurait au demeurant bien tort de sous-estimer les potentialités : Le cheval en sait quelque chose et, au casino, le croupier ne l’utilise-t-il pas pour distribuer les cartes ?

Aujourd’hui, le sabot prend littéralement son envol pour devenir le personnage d’une saga en 32 épisodes (pour le moment) digne des Chevaliers de la table ronde, des Voyages de Gulliver ou de la Guerre des étoiles. Il se transforme à volonté, en avion, en bateau, en moulin à vent, en chausson de danse, en violon, en cheval de Troie, en dinosaure, en gladiateur sorti d’un tableau de Chirico et autres avatars pour vivre des aventures fabuleuses, héroïques, voire héroï-comiques, affronter les plus terribles épreuves et subir stoïquement les derniers outrages.

Brenta ne se donne aucune autre limite que celle de son imagination. Maître de toutes les techniques, il a les moyens de se laisser aller loin, très loin. On ne se lasse pas d’admirer ses objets non identifiés, de se demander d’où ils viennent, de quelle vision, de quel rêve, de quel désastre obscur ils ont bien pu surgir. Son sabot ligoté à un gigantesque charriot renvoie à un livre, à une image qui l’obsède depuis l’enfance : Gulliver enchaîné par les Lilliputiens. Mais les autres ? On n’est pas près d’en épuiser le mystère. Ils ont eu le bonheur de naître. Ils existent. C’est un prodige en soi. Et chacun est entier, unique, irremplaçable.

Aucun n’a de titre. On pourrait être tenté de leur en trouver un, ne serait-ce que par jeu, comme le faisaient les compagnons de Magritte pour les tableaux de leur ami. Brenta s’y refuse. Ce serait-pour lui-solution de facilité. Ses objets sont mystérieux : il préfère qu’ils gardent leur mystère, et les protège de tout ce qui pourrait faire obstacle au regard qu’on leur porte. A ce prix est leur liberté, une liberté sans limite.

Dominique Rabourdin, septembre 2015

Gilles Brenta, Sabotages, Du 7 novembre au 21 décembre 2015, galerie Loin-de-l’œil, 3, rue Max de Tonnac 
81600 Gaillac.