Après la création d’un comité de soutien pour l’Atelier Max Schoendorff, nous apprenons le décès de Marie-Claude Schoendorff le 26 janvier. Georges-Henri Morin lui rend hommage :
Combien sommes-nous encore à avoir entendu, lors d’une réunion du bureau de l’URDLA, Max Schoendorff, le président, interrompre, d’une de ces formules qu’il affectionnait, un échange sans issue : « Vous me regretterez quand vous saurez ce que c’est que la veuve de l’artiste ! » Menace sans fondement : la veuve ne se substitua pas au peintre décédé et pour qui connaissait Marie-Claude, cela allait de soi.
Pas plus que, pour moi, elle ne correspondit jamais tout à fait à la gardienne d’un trésor dont Max lui aurait confié l’usufruit jusqu’à sa propre disparition, se serait-elle consacrée à maintenir vivante une œuvre dont elle savait tant mais pas tous les cheminements à découvrir et parcourir encore, reconnaissait-elle.
Elle regrettait de n’avoir pu mener plus loin ses études et les manques qu’il en résultait selon elle, ce qui ne retint pas, au milieu des années 1950, Raymond et Georges Péju les libraires de La Proue, haut lieu culturel de Lyon, de l’engager comme secrétaire. Elle y rencontra Max Schoendorff qui avait choisi la peinture où il était autodidacte, plutôt que la philosophie ou la littérature où il lui était prédit un bel avenir possible. En 1965, occasion leur fut donnée de louer un atelier, rue Dauvergne, qui devint leur lieu, celui où tout eut lieu, où Max y décéda le 20 octobre 2012, et qu’elle ne quitta que fin novembre 2025 pour ne jamais y revenir.
Là, dans son bureau, elle exerçait avec quelle passion et quelle rigueur la correction des articles de L’Ami des jardins et de la maison et de l’éphémère Express – Rhône Alpes (1970-1975) où écrivaient quelques-uns de leurs amis, mais aussi des textes que lui soumettaient éditeurs locaux, musées d’ici ou de Genève, et tout ce que l’URDLA imprimait : des catalogues, le bulletin trimestriel Ça presse, les volumes des collections diverses crées par Max qui tenait à ce que l’atelier soit autant le lieu de création de livres que d’estampes. Mais dans l’existence de l’URDLA elle-même, Marie Claude ne s’impliqua pas davantage car elle tenait à marquer combien elle se tenait à distance comme elle me le rappela plusieurs fois lors des crises qui émaillèrent l’aventure de l’association présidée par Max.
Là n’est pas l’endroit de tenter d’esquisser ce que fut la vie de Marie-Claude sur laquelle elle demeurait discrète, ni ce qu’elle m’en laissa deviner au gré des conversations que j’ai pu avoir avec elle, conversations que nous laissions dériver parfois en propos plus personnels. Mais comment ne pas me souvenir de la pertinence de ses digressions sur Proust ou Henri Thomas, entre autres et tant d’autres écrivains et peintres, cinéastes et passants de tous les jours, de l’intérêt qu’elle portait à un point de vue différent du sien sur tel ou tel sujet, n’importe quel sujet au demeurant, s’étonnant de n’y pas avoir songé avant. Friande d’anecdotes, qu’elle suscitait l’air de rien, elle mettait en confiance et il arrivait que, se découvrant écho de ce qui lui était confié, elle dévoile tel ou tel détail la concernant, mais comme en passant, à effacer sur le champ. Et elle y parvenait en aiguisant soudain un trait d’humour ou une de ses brèves piques à l’encontre de tel ou tel, individu ou situation. Cela ne faisait pas pour autant du pris à témoin le complice de ses considérations, mais lui permettait à elle d’affirmer sa réelle indépendance, même parfois vis à vis de Max qu’elle n’épargnait pas alors mais souvent à mots couvert, elle la veuve de l’artiste.
Et pourtant, depuis la brutale brisure d’octobre 2012, qui ne l’a entendue prononcer à voix basse, après un long silence, comme pour se murmurer à elle seule : « J’aimerais tant que Max soit là ! », et plus rare encore : « Pourquoi m’a-t-il fait ça ? », tout ce à quoi nul n’aurait jamais de réponse. Dans la cuisine, lors de notre dernier échange rue Victor Hugo, elle me demanda si je me souvenais toujours de cette Servante au grand cœur que nous ne parvenions jamais à accompagner jusqu’à la fin du poème de Baudelaire, la mémoire nous manquant à l’un et à l’autre après les vers : « Tandis que dévorés de noires songeries / Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries … ». Il en fut de même ce jour-là, mais le timbre de sa voix faiblissait tant qu’elle renonça sans que je sache si elle aurait pu cette fois poursuivre plus avant jusqu’à l’ultime vers : « Voyant tomber des pleurs de sa paupière close », ce que j’imaginais si mal d’elle. Cinq jours après, ce fut l’hôpital.
Ce dimanche de janvier, nous vînmes à l’hôpital. Elle nous accueillit en souriant, essaya de murmurer quelques mots, sommeilla, puis soudain, prononça distinctement : « Racontez-vous vos rêves à vos enfants ? » Dernière parole audible, qu’elle nous adressa. Le dimanche suivant, elle prit congé de toutes et de tous, de tout.
Georges-Henri Morin (30 janvier 2026)