Les vêtemens de Frida Kahlo

par Ben Durant

Frida Kahlo (Mexico, 1907-1954)

Son père, Guillermo, d’origine juive allemande, était photographe professionnel et sa mère faisait de la peinture en amateur. Lorsque Frida naît en 1907 à la Casa Azul (dans le quartier de Coyoacan au sud de Mexico City), le Mexique est alors une république dirigée par le président Porfirio Diaz depuis 1876, mais en 1910, le mécontentement des classes pauvres va plonger le pays dans une succession de révolutions sanguinaires (Pancho Villa, Emilio Zapata) qui ne s’essouffleront qu’en 1930. C’est pour cette raison qu’ultérieurement, elle changera sa date de naissance, préférant la placer en 1910.

C’est sur cette trame de fond que Frida grandira, mais très vite, les ennuis de santé l’accablent, atteinte de poliomyélite à l’âge de six ans, elle est victime d’un très grave accident de bus en 1925, brisée, lacérée et corsetée, elle restera couchée durant de longs mois et c’est pour passer le temps qu’avec l’aide d’un miroir, elle entamera une longue série d’autoportraits aussi intenses que lucides.

« Quand mon père me photographia en 1932 après l’accident, je savais que mon regard trahissait les souffrances qui me déchiraient. À dater de ce jour, je me mis à fixer l’objectif de l’appareil photo sans broncher ni sourire, bien décidée à prouver que je lutterais avec courage jusqu’à la fin. »

En 1928, elle adhère au Parti communiste et rencontre l’homme de sa vie, le peintre muraliste Diego Rivera (1886-1957), il a 20 ans de plus qu’elle, il est aussi laid – on le surnomme « le crapaud » – qu’elle est belle, mais le coup de foudre les unit par les liens du mariage le 21 août 1929, et selon la formule consacrée, ce sera « pour le meilleur et pour le pire ». Frida voudrait un enfant mais elle enchaîne les fausses couches ; lors de son séjour aux Etats-Unis, elle tentera tout ce qui est possible mais en pure perte. Le couple vit une relation haute en couleurs, à la fois passionnée et fort turbulente, dans laquelle les liaisons extraconjugales sont monnaie courante : celle de Rivera avec sa belle-sœur et celle de Frida avec Léon Trotski lors de son exil mexicain. En 1937, elle part pour Paris, accompagnant la grande exposition d’art mexicain qui se tiendra à la galerie Pierre Colle. Pour la circonstance, elle est accueillie chez les Breton et fera la connaissance d’Yves Tanguy, Pablo Picasso et Wassily Kandinsky. Las, elle détestera en bloc Paris, sa nourriture, sa saleté et ses intellectuels qu’elle n’hésite pas à traiter de « pourris » et de « connards », elle apprécie d’autant moins l’exposition que Pierre Collé, choqué par ses toiles, l’exclut des cimaises. Elle ne sera pas plus tendre avec les surréalistes qui lui rendent visite : « envahie par cette bande de fils de pute lunatiques que sont les surréalistes ».

En septembre 1938, André Breton arrive au Mexique pour y donner une série de conférences, il est chaleureusement reçu par le couple Kahlo-Rivera à la Casa Azùl. Frida s’entend beaucoup mieux avec Jacqueline Lamba et se défendra toujours d’être surréaliste :

« On me prend pour une surréaliste, ce n’est pas juste. Je n’ai jamais peint de rêves. Ce que j’ai représenté était ma réalité. »

Néanmoins en octobre 1938, grâce à Breton qui disait d’elle « Frida, c’est une bombe avec un ruban autour », elle expose à New York chez Julien Levy, dans sa galerie dévolue au surréalisme et qui exposera Salvador Dali, Max Ernst, Man Ray, Joseph Cornell, Arshile Gorky, Paul Delvaux, René Magritte et Yves Tanguy.

En 1939, le couple divorce pour se remarier… l’année suivante ! La santé de Frida se dégrade inexorablement, elle doit porter en permanence un corset et la douleur s’installe au quotidien, elle ne perd pas pour autant son sens de l’humour en ornant le dit-corset d’une faucille enlaçant un marteau ; en 1953, on l’ampute de la jambe droite jusqu’au genou, elle tente de crâner : « Qu’ai-je à faire d’un pied ? Un ange n’a besoin que d’ailes ». Cela ne l’empêche pas de plonger dans une profonde dépression. C’est pourtant cette année-là qu’elle reçoit, enfin, les honneurs d’une première grande exposition personnelle à Mexico. Le vernissage sera un triomphe pour une Frida y débarquant dans son lit à baldaquin ! Mais ce succès sera le dernier. Officiellement c’est une pneumonie qui l’emporte le 13 juillet 1954, mais la dernière page de son journal affichant cette phrase ultime suggère une miséricordieuse overdose médicamenteuse :

« J’espère que la fin est joyeuse, et j’espère ne jamais revenir. »

Rivera lui survécut trois ans, léguant à sa mort leur maison et ses collections à la ville de Mexico.

Si sa peinture ne peignit pas ses rêves mais plutôt ses cauchemars, Frida Kahlo vécut de manière surréaliste et totalement libre dans le Mexique de l’entre-deux guerres. Aujourd’hui, incontournable icône du mexicaine, ses autoportraits se déclinent de mille manières sur de la vaisselle, des sacs, des t-shirts ou des posters. Pour la première fois, le musée Frida Kahlo présente toute la garde-robe de Frida, ses fameuses robes d’indienne du Yucatan, ses serre-têtes sophistiqués ou encore sa lingerie intime, dont le fameux corset « communiste » ou sa chaussure – le pied gauche – amoureusement recouverte d’une broderie perlée. On y découvre aussi deux des robes de Jean-Paul Gaultier réalisées en 1998 pour sa « Collection Frida Kahlo ».

Ben Durand

Frida Kahlo : Collectif, Los Vestidos de Frida Kahlo, novembre 2012 – décembre 2016, Museo Frida Kahlo, Casa Azul, 247, Calle Londres, Coyoacan, Mexico City, Mexique (www.museofridakahlo.org.mx). Organisation : Circe Henestrosa Conoan.

http://www.museofridakahlo.org.mx/esp/1/exposiciones/los-vestidos-de-frida-kahlo

Citations extraites de

  • J.M.M. Le Clézio, Diego et Frida, Stock, 1993 (sources : correspondance entre Frida Kahlo et Nicholas Murray).
  • Hayden Herrera, Frida, Harper, 2002.

 

Frida photographiée dans son corset communiste, 1951.

Jean-Paul Gaultier, robe « Collection Frida Kahlo », 1998.